Critique

Jeune Cinema (2001)


Ceci est mon corps



            On convient généralement que, jusqu’à 25 ans, on est dans « l’âge des possibles » – comme le titrait le film de Pascale Ferran. C’est une idée à laquelle voudrait croire le personnage de Ceci est mon corps. Antoine est étudiant en prépa HEC, c’est un élève brillant, issu d’une famille aisée, qui est assuré de reprendre la direction de l’entreprise familiale. Il semble s’être tracé un bel avenir, mais Antoine se sent enfermé dans sa vie. Et, quand on lui propose un hypothétique premier rôle dans un film, il est prêt à tout abandonner. Seulement, ce n’est pas par vocation, il ne se reconnaît aucun talent d’acteur, n’imagine aucune carrière, il veut juste croire qu’il n’est pas irrémédiablement sur « un rail » (pour reprendre l’expression de sa mère, emprunte de fierté et de soulagement) qu’il s’est lui-même forgé.

    Mais, Rodolphe Marconi, dont c’est le premier long métrage, semble nous dire que le sortir de l’adolescence n’est pas l’âge où toutes les portes sont encore ouvertes, mais celui où chaque choix verrouille successivement la plupart de celles qui conduisent à d’autres voies. L’on ne sera finalement pas surpris d’apprendre que le film, où devait jouer Antoine, ne se fait pas. Et, en effet, si la narration de Marconi affectionne les ellipses abruptes, qui semblent tout d’abord nous priver d’éléments clés, c’est que le récit est conclu dès le commencement – non qu’il croie à l’immuabilité absolue du destin, mais parce qu’Antoine s’engage dans des impasses. Ainsi, les éléments qui structurent le récit ne sont pas de l’ordre des circonstances, mais sont du ressort des mécanismes mentaux.

   Pour Antoine, il s’agit de renaître à une nouvelle existence. Un besoin qui le travaillait bien avant qu’on ne lui propose ce rôle – qui le fera basculer du fantasme à une impossible réalisation – puisque, au début du film, son amie lui en fait le reproche, à peine voilé : « parfois tu parles comme si ça n’était pas toi ». Et lorsqu’Antoine apprend qu’il remplace un acteur, mort avant le tournage, il part sur ses traces. Il cherche à devenir lui, jusqu’à imposer à la réalisatrice de reproduire avec lui les relations qu’elle entretenait avec celui-ci. Cela car Antoine ressent l’impossibilité de cette renaissance : il ne peut pas être lui-même autrement, alors il tente d’être un autre. Aspiration illusoire nous dit Rodolphe Marconi qui film les corps de manière poétique mais implacable pour nous rappeler que, passées nos rêveries, il nous est impossible de sortir de nous même.

   Ceci est mon corps est un film sur le deuil de soi-même. Un soi idéalisé, capable de tout réaliser. Les différents personnages du film en font l’expérience. Antoine découvre que les limites qu’il tente vainement de transgresser, il se les ait lui-même construites. Ses parents sont confrontés à l’impossibilité de réaliser leurs aspirations personnelles à travers leur fils sur qui ils avaient projeté leurs rêves inaccomplis. La réalisatrice se déclare incapable de réaliser un film dont elle se sent dépossédée, depuis le suicide de son acteur initial, pour avoir confondu rôle et réalité. Et, très symboliquement, la grand-mère d’Antoine est atteinte de la maladie d’alzheimer, bientôt elle sera incapable de se rappeler son identité.

   Si l’on peut penser que le pessimisme de Rodolphe Marconi est un peu excessif – dans un secret espoir qu’il nous est toujours possible d’infléchir notre destin et de renaître à une nouvelle existence – et que ses personnages sont un rien caricaturaux, Ceci est mon corps a le mérite de prendre à contre pied l’idée angélique et complaisamment entretenue, que l’adolescence, et le sortir de l’adolescence, sont les âges où tout est (toujours) possible.


Olivier Varlet