Critique

Jeune Cinema (2001)


Lan Yu



   Sur un fond noir, la voie off de Chen Handong évoque son histoire d’amour avec Lan Yu, récemment décédé. Ils se sont désirés, aimés ; ils se sont séparés, retrouvés. Le nouveau film de Stanley Kwan pourrait, au premier abord, faire penser à du Duras, version gay. Et pourtant, il importe peu que les protagonistes soient deux hommes. Si, ainsi, Stanley Kwan affirme que l’amour est indifférent à l’orientation sexuelle – chose encore rare en Chine – ce choix lui permet surtout de filmer une histoire d’amour à l’européenne, en se libérant de la dissymétrie des rapports hommes/femmes, encore profondément ancrée dans la culture chinoise.

   Son récit est, pour Chen Handong, l’occasion de faire revivre, un instant, son amant disparu. Et tout le film se concentre autour d’eux ; le monde est un fond flou et uniforme, presque inexistant, quand, à l’image, ils sont unis. La narration procède par ellipse ; bien qu’ayant des cadres différents, elle enchaîne sans rupture un regard, un baiser et une étreinte. Pour retrouver ses émotions, Chen Handong taille ces éclats de réminiscence dans une matière vierge de toute compromission ; et pour conférer l’immortalité à ses souvenirs, il les libère de la pesanteur du réel. Mais il ne peut complètement en gommer la trace, et le son off de la rue se surexpose à l’image des amants, encore enlacés dans leur lit. Sans doute parce que c’est l’incarnation de ces souvenirs qui les rend enviables ; et Chen Handong n’efface pas de sa mémoire les trois occasions où il a quitté Lan Yu. Les événements se reproduisent, inexorables, car ils témoignent de l’amour inconditionnel de Lan Yu, respectueux de son compagnon jusqu’à sacrifier ses propres attentes. Mais pour en lisser la dureté, et se dédouaner de sa lâcheté, le récit de Chen Handong les annonce par un messager (un amant occasionnel surpris, une arrestation annoncée) qui fait office de tampon entre le monde extérieur et les deux amants, et absorbe un peu le choc dont pourtant sa peur est seule responsable.

   En effet, ce jeu du souvenir et de la réalité s’inscrit dans un affrontement de la volonté et du sentiment. A force de détermination, Chen Handong est devenu un homme influent, seul maître de lui-même. C’est une image qu’il veut préserver, et souvent il apparaît seul dans le cadre ; pourtant, bientôt, un reflet de miroir l’unit à Lan Yu. Mais Chen Handong refuse de se laisser gouverner par un sentiment qu’il ne maîtrise pas. En offrant une maison à Lan Yu, il peut croire le posséder ; la caméra, qui la parcourt, film Lan Yu derrière des rideaux, une rampe d’escalier, qui l’emprisonne dans des ombres de barreaux imaginaires. Mais Chen Handong se ment, cet artifice n’endigue pas sa propension refoulée à s’attacher, et un contrechamp, à contre-jour, en fait une frêle silhouette tremblante à la merci de Lan Yu. Peut-être parce qu’en amour la véritable force est celle de l’abandon.

   Et ce n’est pas un hasard si le cinéaste hongkongais tourne son film en Chine. Dans un pays étouffé par les convenances, le poids des traditions permet-il un véritable lacher-prise ; et le couple, n’y est-il pas, avant tout, une construction culturelle et sociale ? En instaurant une génération d’écart entre Chen Handong et Lan Yu, il observe l’évolution de la société chinoise. Chen Handong est encore attaché aux valeurs traditionnelles, et il quittera Lan Yu pour épouser une femme qui lui promet de beaux enfants. Un mariage de convenance, digne hérité des mariages arrangés de ses aïeux. Lan Yu, lui, refuse de se plier à des règles qu’il juge archaïques, et incarne cette jeunesse chinoise qui aspire à de nouveaux modes de vie.

   Mais Stanley Kwan croit à la force lancinante des sentiments qui lie, presque malgré eux, deux individus. Trois fois Chen Handong reviendra vers Lan Yu. Mais, seul son décès lui apprendra que l’amour est un don et non une dépossession. Et sa peur de ne plus s’appartenir, se fond quand il prend conscience que le sentiment et son objet sont tout aussi indépendants qu’indissociables et qu’en amour le manque est en soi-même, et non créé par l’autre. Une longue séquence méditative clôt le film et présente un personnage apaisé, réconcilié avec lui-même pour avoir accepté ses émotions. Il y défile à l’écran des fragments de réalités morcelés et continus, tels des photogrammes rendus visibles, qui suspendent le spectateur dans le souvenir de ses émotions et l’attente de la lumière qui se rallume, pour mieux suggérer qu’il ne s’agissait que de cinéma et que la vie, elle, est à vivre.


Olivier Varlet


Lan Yu. réal : Stanley Kwan ; sc : Jimmy Ngai d’après Beijing Story de Beijing Comrade ; ph : William Chang ; mu : Yadong Zhang ; int : Jun Hu, Ye Liu, Jin Su. (Chine, 2001, 86mn).