Critique

Jeune Cinema (2002)


Le bal



   Lentement, les femmes d’abord, une à une, puis les hommes, ensemble, entrent dans la salle de bal. La musique joue et le temps passe. Le font populaire, la guerre, l’occupation, la libération, l’américanisation, la guerre d’Algérie, mai 68, aujourd’hui : un bal emporte, d’époque en époque, des personnages qui dressent, sans un mot, le portrait changeant d’une France du XXe siècle. La salle, indifférente aux assauts du temps, est immuable alors que les personnages tournent avec le décor de leur époque pour laisser la place à d’autre, différents et pourtant semblables. Au fil des notes le temps s’égrène, les couples se font et se défont ; l’Histoire, elle, se fait.

   Avant d’embarquer ses personnages dans la ronde historique, Scola propose un long prologue contemporain. Le temps de quelques danses, il observe comment chacun s’impose sur la piste, espérant y lire leur perméabilité à l’Histoire. Il y a celui, impérieux, qui réquisitionne une cavalière pour un paso-doble martial dont le pas, quasi-militaire, impose qu’on s’y accorde sans état d’âme. On sent que celui-là peut être le sous-fifre de tous les régimes, quels qu’ils soient. Mais toutes les femmes ne sont pas prête à se laisser ainsi mener. Et quand elles aguichent un homme pour un tango heurté, on les imagine s’élevant contre les dictatures, politiques ou morales. Pour l’heure, dans le climat tendu du tango, les volontés des danseurs s’affrontent : si parfois, contraintes, ces femmes s’abandonnent, c’est pour mieux se refuser au pas suivant. Autour d’eux, évoluent des couples qui dansent en toute intelligence. A chaque valse, ils s’élancent, tourbillonnant sur eux-mêmes pour s’enivrer du moment présent ; mais, bientôt, ils tournent follement autour de la piste semblant vouloir rattraper l’instant qui fuit déjà. On comprend, qu’à chaque époque, ces couples seront les représentants de la caste dominante : jouissant de leur sort mais craignant l’avènement d’un ordre nouveau qui pourraient les abandonner sur le bord de la piste.

   Mais au bord de la piste il y a aussi tous ceux, indécis, qui n’osent inviter une cavalière, ne sachant pas provoquer le sort. Et quand, dans le dancing, le temps se met à passer, on les retrouve, d’époque en époque, accoudé au bar, attendant un signe du destin. Parfois ils se laissent entraîner dans une danse du tapis. Mais le temps continue de passer et, dans le bal, c’est l’Histoire qui vient les arracher à la farandole insouciante pour un baiser troublant avant de les entraîner dans son implacable ronde. Le décor tourne encore, emporté par les ans, et bientôt  l’Histoire recrache ces hommes, parfois rongé jusqu’à l’os, parfois réinventé.

   Cette construction – en séquences disjointes dans le temps, où les personnages sont ressemblants et pourtant différents – permet à Scola de s’interroger sur les mécanismes de l’identité. Au court de notre vie, semble-t-il nous dire, nous ne somme pas un, mais plutôt des mois successifs forgés par les contraintes de l’existence, comme l’affirmait Proust. Ici, Scola s’interroge sur notre liberté face à notre époque. Au fil des destins de ces personnages apparentés, on réalise que, le plus souvent, c’est l’Histoire qui fait les hommes et non l’inverse.

   Le film de Scola est l’adaptation, assez fidèle, d’une pièce de Jean-Claude Penchenat. Le bénéfice de ce passage du théâtre au cinéma est de nous faire participer au bal. La caméra mobile nous impose, successivement, le rôle de chacun des danseurs. Il devient alors impossible de les juger et nous somme contraint de nous interroger sur nos candides certitudes : pendant l’occupation, est-il vraiment certain que nous aurions dansé le tango de la résistance, ou nous serions-nous mis au pas des marches allemandes ? Mais la théâtralité du Bal n’est pas toujours cinématographique. La pièce étant sans dialogues, pour les rendre identifiables, Penchenat devait grossir le trait de ses personnages ; de loin ça va : chacun prend relief à côté de son voisin, pendant que le mouvement global crée l’ambiguïté en les interchangeant constamment. Mais quand, en gros plan, là caméra de Scola les capture trop longtemps, privé de contre point, les portraits sont souvent lourdement appuyés, au risque, parfois, de devenir caricaturaux.


Olivier Varlet


Le bal. réal : Ettore Scola ; sc : Jean-Claude Penchenat, R. Maccari, F. Scarpelli, E.T. ; mu : Vladimir Cosma ; im : R. Aronovich ; mont : R. Crociani ; int : Le Théâtre du Campagnol. (France/Italie/Algérie, 1983, 112 mn).