Critique

Jeune Cinema (1998)


Pages Cachées



    Ce film russe, à la manière de son esthétique, laisse une empreinte saisissante. C’est une impression d’autant plus étrange qu’elle est diffuse. En effet rien n’est précis ou posé. L’image est noyée dans une brume, qui gomme les contours et rend tout à l’état de silhouettes ; à la façon de Mort à Venise, où les émanations pénétrantes et lugubres diluaient les personnages. A. Sokourov a occulté toute narration. Son personnage, Raskolnikov, semble être alourdi par un poids invisible, très certainement celui du crime, qui le fait errer tel un fantôme dans les limbes d’une ville apocalyptique ; à la recherche d’une absolution ? Mais c’est là le seul fil, ténu, auquel on pourrait se rattacher. Ce serait, sans nul doute, une erreur, car le film ne tente pas de raconter, mais de laisser le spectateur dériver au fil des images et des sensations.

    Ainsi, nous flottons dans une ville où tout est à l’état de ruines, et qui paraît se diluer dans l’eau qui l’envahit et la pénètre de ses exhalaisons opaques et presque palpables. Les façades sont poreuses et les fenêtres, cavités béantes, sont autant de plaies lépreuses. Le film s’ouvre sur l’une d’entre elles, rien ne bouge. Ce plan fixe, de trois minutes, nous place au cœur d’une attente. Attente du vide et du néant qui gagne. A la manière de l’angoisse et du remords qui semble ronger le personnage, qui déambule dans des dédales sombres, sans rien voir, se heurtant aux ombres qu’il croise. Ombres brutales et presque bestiales. Il est happé par des femmes qui tentent de le retenir, de l’atteindre, mais rien n’y fait. Il est hors de tout, même de la misère et de la décadence qui l’entourent. L’image bichromatique (marron /vert), fait parfois penser à celle, très terne aussi, des Décalogues de Kieslowski. Sans doute, y a-t-il en cela, la même volonté de dépeindre un pays (ici la Russie) où la réalité manque de couleur. Un pays dévasté par un long cancer qui a fini par presque l’engloutir. Un pays épuisé par une crise de conscience et une perte de repères ; qui se manifestent par les déplacements, lents et minimalistes, de la caméra ; ainsi que par un temps étiré et déstructuré, une bande sonore omniprésente et la quasi-absence de dialogue qui rappellent parfois Eraserhead de David Lynch. Mais, il n’est pas question ici d’une plongée psychanalytique dans l’inconscient, même si le monde extérieur ne semble pas être sans rapport avec le monde intérieur du personnage. Un monde d’abandon. Telle cette longue scène, où nous voyons, en contre-plongée,  des hommes et des femmes sauter, au ralenti, vers un vide dont la caméra semble issue, comme happés malgré eux.

    Le film n’est en aucun cas narratif, même s’il se dit indirectement inspiré de certaines proses russes (dont Crime et Châtiment de Dostoïevski). Il joue avant tout sur les sensations, créant peu à peu une fascination esthétique. Néanmoins, outre un état des lieux, et surtout de l’âme russe, le pardon est au centre des angoisses, pressenties, du personnage, et donc des thèmes du film. Raskolnikov erre, incapable de trouver le repos, il est hanté par le remords. Son seul recours est une adolescente, celle dont il a peut-être tué la mère ? Cette adolescente voûtée, dont les bras ballants et inertes font penser aux ailes gourdes de l’albatros de Baudelaire, est la seule qui puisse l’absoudre. Il peut alors de nouveau envisager de vivre. Et un tableau envahit l’écran, comme une vision apaisante, un horizon qui s’ouvre. Il laisse brièvement apparaître un ciel bleu, qui restera la seule couleur dans ce film aux teintes blafardes, comme un espoir devenu possible. Il peut alors renaître. Se ressourcer aux mamelles nourricières du monde ; à la manière du dernier plan où il prend entre ses lèvres celles en bronze d’une statue majestueuse de fauve, qui porte en ses flancs force et pérennité.

    Ainsi, Sokourov, a pris le parti de laisser le spectateur flotter librement au gré des sensations que ses images suscitent, au risque, il faut bien le dire, de le laisser se perdre parfois. Mais la perplexité fait sans nul doute aussi partie du monde qu’il nous laisse entrevoir, dans une vision qui frise le cauchemar, sans y sombrer.


Olivier Varlet