Critique

Jeune Cinema (2002)


Parle avec elle



   A lire les synopsis des films d’Almodóvar, on pourrait croire que l’ancien combattant de la Movida est resté un éternel provocateur, le pourfendeur des morales étriquées. Mais il n’est pas un don Quichotte, et, depuis Femmes au bord de la crise de nerf, il sait que la provocation n’est plus l’arme des esprits libres, mais, bien souvent, la bonne conscience de la nouvelle donne morale. Déjà dans Kika, il caricaturait les réality-show où la fausse tolérance côtoie le sordide ; et, pour ne pas se laisser prendre dans le piège de la récupération, Almodóvar brouille les pistes. Sous des dehors de faits divers racoleurs – imaginez, un infirmer amoureux d’une belle jeune femme plongée dans le coma ! – il dresse le tableau d’individualités dont la profondeur et la complexité sont loin des stéréotypes socioculturels, bien commodes, des journaux à scandales qui, d’ordinaire, exploitent leurs histoires. Et, la vérité humaine n’est pas toujours là où on l’imagine.

   Ainsi, une continuité sous-tend l’œuvre d’Almodóvar ; le rideau qui fermait Tout sur ma mère ouvre Parle avec elle. Mais, si dans ses premiers films, parcourus de bonnes sœurs junkies, de travestis au verbe haut, de machos poseurs, la vie ressemblait à une représentation – surjouer son existence pour se libérer des carcans moraux – aujourd’hui ces rideaux témoignent, au contraire, du désir de se réapproprier la fiction pour lui faire dire vrai. Cette progression est inscrite dans ses films ; les femmes de Tout sur ma mère, qui tentaient, sans succès, de se cacher derrière des rôles (actrices où travestis) qui les dévoilaient, ont fait place à des narrateurs, des hommes qui se racontent à qui veut les ententendre ou plutôt à qui ne le peut pas.

   Almodóvar propose son film comme une démonstration. Données : deux hommes qui aiment, deux femmes dans le coma, une barrière intangible et plusieurs formes d’intimités. Quatre propositions : un monologue face au mutisme peut s’avérer être une forme de dialogue, le silence est un discours quand l’éloquence des corps s’en mêle, le cinéma peut apparaître comme un lien idéal dans les relations entre les gens, raconté avec des mots il peut retenir le temps et s’installer aussi bien dans la vie du narrateur que dans celle de celui qui l’écoute. Mais son film n’est pas péremptoire, au contraire, ces propositions sont la matière d’une interrogation sur les relations humaines.

   Parle avec elle marque l’entrée des hommes dans son cinéma. Certes, il y en avait déjà, en personnages principaux dans Matador ou En Chair et en os – le premier ne manquant pas de féminité, et le second servant de prétexte pour dresser le portrait des femmes qu’il croisait –, mais jamais ces hommes n’avaient été la matière des « portraits sensibles » d’Almodóvar. Jamais surtout on ne les avait vus éprouvés par la solitude et devant guérir des blessures de la passion. Pour qu’il en soit ainsi, il faut, dans Parle avec elle, que les femmes soient plongées dans le coma, et le film aborde les relations homme/femme sous l’angle de l’impossible dialogue. Mais pourtant, les hommes sont maintenant dignes d’être dans son cinéma « des femmes comme les autres » ; hommes et femmes parlent désormais le même langage et pourraient bientôt se comprendre. Peut-être lorsque chacun se sera posé les questions intimes qui l’obsèdent et l’éloignent encore de l’autre. Et le monologue de Parle avec elle est bien le début d’un dialogue.

   N’en doutons pas, dans ses prochaines réalisations, Almodóvar ne fera plus des sexes deux mondes séparés ou artificiellement réunis, mais un univers où les préoccupations circuleront. En attendant, goûtons ce film sensible et intelligent où il nous est dit que pour appendre à se connaître, il ne faut pas dédaigner de se parler à soi-même… .


Olivier Varlet


Hable con ella. réal, sc : Pedro Almodóvar ; ph : Javier Aguirresarobe ; mu : Alberto Iglesias ; int : Javier Cámara, Darío Grandinetti, Leonor Watling, Rosario Flores, Mariola Fuentes, Géraldine Chaplin. (Espagne, 2002, 112mn).