Critique

publiée dans Jeune Cinema (2000)


Presque rien

   


   Presque rien pourrait être une aquarelle ; il en a la douceur tranquille. Chaque scène, comme une touche de couleur, porte son émotion propre. Chaque personnage suit une ligne, au tracé courbe, qui s’insère dans le mouvement d’ensemble. Et, comme pour une aquarelle, les touches apportées à chacun d’eux, prennent soin de préserver les surfaces blanches. Les mécaniques intimes des personnages ne s’exposent pas ostensiblement, évitant des analyses psychologique réductrices, pour mieux préserver la délicatesse du regard et la portée universelle du propos.

   Si l’histoire est celle de la rencontre de deux garçons, Mathieu et Cédric, qui vont s’aimer, se disputer, se chercher, le film dépasse largement la problématique sexuelle. En effet, il ne faut pas se méprendre sur l’affiche pastel signée Pierre & Gilles ; elle n’a pas là pour insuffler une quelconque "iconographie gay", mais pour faire – avec ce style qui est le leur – de ces deux garçons des icônes, presque désincarnés tellement ils portent un imaginaire qui les dépasse. Et, à travers ces deux figures, Presque rien explore l’amour et le désir.

   Presque rien est donc, avant tout, un film sur le regard. Un regard de désir. Sébastien Lifshitz, dont c’est le second long métrage, à le don de révéler cette frustration qu’on éprouve à ne pas pouvoir fusionner avec l’objet de notre désir. Tout le comportement de Mathieu, que Cédric ne parvient pas à retenir et qui sombre en dépression, s’explique par cette impossibilité de trouver un idéal incarné. Son désir n’est si douloureux, que par- ce qu’il ne s’est pas trouvé lui-même, qu’il n’accepte pas d’être imparfait. C’est bien parce que l’absolu est une quête impossible, que nous en voulons tant à l’autre de ne pas être parfait ; comme s’il aurait dû être un double idéalisé de nous-mêmes, mis à portée. Et, si les personnages sont homosexuels, c’est pour mieux signifier cette impossible gémellité fantasmée. Ainsi, ce choix n’est pas réducteur, bien au contraire. De plus, il situe le film dans le temps présent. Un présent plus libéré, où deux garçons peuvent porter une histoire où chacun (hétérosexuel, homosexuel) se retrouve.

   Presque rien interroge la nature des liens qui unissent les individus. Dans la famille, réelle et recrée, de Mathieu, ils vont tous dans le sens de la fuite. Le père se défile devant la maladie de sa femme dépressive qui vit alitée, presque en dehors de la société. L’ami de la famille, à force de tout régir, se fond dans le décor et cesse d’exister aux yeux de tous. La petite sœur nourrit de l’animosité à l’encontre de Mathieu pour le voir tout à la fois s’autonomiser et garder une présence insistante dans leur famille. Son attitude traduit adroitement l’attraction et la phobie qu’ont les adolescents du monde extérieur. Pour elle, son frère est tout à la fois un rempart protecteur et une bouée encombrante. Ainsi, l’art de Lifshitz est de ramener, de manière concentrique, tous les éléments du film à son analyse : le besoin cathartique qui nous hante de trouver en l’autre un improbable médiateur face au monde.

   Mais les thèmes subalternes que son récit induit ne sont pas négligés pour autant. L’homosexualité en voie de banalisation, par exemple ; en témoin de son époque, il observe comment, après s’être dédramatisée, elle se déculpabilise progressivement. En effet, si Mathieu ne s’inquiète pas de se découvrir attiré par les garçons, le vivre en public le perturbe pourtant encore un peu, et il préférerait sans doute que Cédric soit plus discret. Mais celui-ci s’en moque, il ne se sent pas différent ; et d’ailleurs leur couple ne suscite ni étonnement, ni rejet. Ce n’est presque rien et c’est tant mieux.

   La sortie simultanée de Presque rien et d’Une vraie jeune fille (un film inédit de Catherine Breillat), qui comportent l’un et l’autre des "scènes de sexe explicites", témoignent d’une réorientation du regard sur la sexualité du cinéma d’auteur ; approche initiée par Lars Von Trier dans Les idiots en 1998. Elle n’est plus éludée, les actes ébauchés sont portés à l’écran. Il ne s’agit plus de les suggérer pudiquement, mais de leur rendre une place égale aux autres éléments de la vie que le cinéma met en scène. Un tabou serait-il en train de tomber ?


Olivier Varlet


Presque rien. Réal. : Sébastien Lifshitz ; sc : S.L., Stéphane Bouquet ; int : Jérémie Elkaïm, Stéphane Rideau ; ph : Pascal Poucet ; mu : Perry Blake. 2000 (100 min).