critique

Jeune Cinéma n°267, mars/avril 2001



Requiem for a dream



   

   Un œil grand ouvert c’est beau, cela regarde, c’est l’âme qui s'abandonne au monde. Mais, quand, en une fraction de seconde, la pupille se dilate sous l’effet de la drogue qui file dans les veines, l’œil regarde-t-il encore ? La caméra de Darren Aronofsky interroge en gros plan les éléments d’une réalité qui restent après qu’ait décollé la conscience, pour comprendre quatre personnages livrés à la dépendance.

   Sara est veuve, elle habite seule à Coney Island et vit dans l’espoir obsessionnel d’être invitée sur le plateau de son émission préférée. Elle ne la manque jamais, sauf lorsque, en manque, son fils Harry vient lui voler son téléviseur pour en tirer le prix de quelques doses. Et, pour fuir un sentiment d’échec qui la ronge, Sara rêve d’un peu de reconnaissance. Aussi, quand elle apprend qu’elle a été sélectionnée pour son émission fétiche, elle n’a plus qu’un rêve : rentrer dans la belle robe rouge qu’elle portait pour la remise de diplôme de son fils, au temps heureux où il était clean, où son mari vivait encore, où sa vie avait des perspectives. Pour y parvenir, elle est prête à tout, même à devenir accro aux coupe-faim. Pendant ce temps, Harry, avec sa petite amie Marion et son copain Tyrone, noie son quotidien dans d’infantiles visions du paradis terrestre. En quête d’une vie meilleure, le quatuor est entraîné dans une spirale infernale qui les enfonce, toujours un peu plus, dans l’angoisse et la dégradation.

   Darren Aronofsky signe un second film magnifique et troublant. Chaque image  est composée pour réveiller en nous des aspirations oubliées. Leur fascinante perfection plastique nous conduit vers le rêve d’une réalité plus douce, à laquelle l’implacable occurrence de l’ordinaire ne nous a pas fait renoncer. Son montage le suggère quand il filme en accéléré une journée de Sara. Alors que la caméra glisse lentement dans son appartement, elle s’agite dans la vanité d’actes mécaniques et sans plaisir ; ranger, balayer, laver. En quelques secondes s’est écoulé son après midi, comme s’il ne méritait pas plus d’un battement de cil. Et, quand l’image reprend son rythme et se fixe sur le visage de Sara, on y décèle la palpitation douloureuse d’une vie qui avait espéré réinventer le monde mais qui désormais n’y crois plus. A l’histoire de Sara, se mêle celle de son fils et des ses amis. Leur parcours est plus classique, celui de jeunes désœuvrés que les désillusions et l’ennui ont précipités dans la drogue. C’est de ce montage alterné, qui fait passer du fils à la mère, que naît l’épaisseur du film. Si la déchéance de Harry ne surprend pas, dans une société qui s’accommode facilement de ces laissés pour compte formatés à la marginalisation, celle de Sara interroge car rien, en revanche, ne semble prédestiner la ménagère à se droguer ; si ce n’est, nous dit sans détours Darren Aronofsky, le même désenchantement. Et, pour approcher les rêves de ses personnages – rêves, au fond si douloureux pour être faits d’attentes déçues et d’espoirs refoulés, que seule la drogue adoucit en les rendant un instant crédibles – Requiem for a dream enchaîne montages épileptiques et rites visuels. Mais, contrairement au Festin nu de Cronenberg, le film n’est pas une hallucination ; la fulgurance des éclats d’utopie qui naissent derrière la rétine des personnages pris dans leurs addictions ne gomme en rien la réalité. Le monde s’accélère autour d’eux en une ronde qui, peu à peu, leur échappe. Requiem for a dream n’est pas moraliste pour autant, à aucun moment Darren Aronofsky ne juge ses personnages. Il cherche à les comprendre ; pour se faire, il donne à son film la forme d’un rite d’approche, rythmé de plans saccadés, de séquences récurrentes – dans la composition desquels le chiffre trois (chiffre utopique s’il en est) intervient constamment. Son film prend, alors, la forme d’un triptyque, celui des trois saisons d’une accoutumance.

   Eté. L’image est nette et contrastée, la caméra se place à hauteur d’homme ; tout inscrit les personnages dans la réalité qui les entoure. Certes, ils cherchent à échapper à leur vie – Sara devant sa télévision, Harry en se shootant – mais ils s’en accommodent, et de multiples fondus au blanc traduisent la douceur de se laisser aller à rêver. Pour eux il n’est pas encore question de besoin, ils cherchent juste un palliatif à une réalité un peu terne. Pourtant sur la première image du film un orchestre s’accorde ; bientôt il jouera un requiem qui le parcourra, présageant déjà une issue funeste.

   Automne. L’image légèrement floue se noie dans des bleus hypnotiques et comateux. Sara, qui s’est fait prescrire des coupe-faims bourrés d’amphétamines par un médecin qui ne l’a pas même auscultée – son dealer – a des visions. Son réfrigérateur dévient une bête monstrueuse qui voudrait l’attaquer : pour oublier la vacuité de son existence, elle a fait de son désir de maigrir un tel enjeu qu’elle en est maintenant dépendante tout autant que de ses médicaments. Quant à Harry, Marion et Tyrone, ils se sont si souvent innocemment shooté croyant simplement tromper leur ennui qu’un seul jour de manque leur est désormais insoutenable aussi sont-ils prêts à tous pour se payer leur dose. Peu à peu chacun s’enferme dans son délire et se coupe des autres. Les plongées qui les écrasent, et les contre-plongées qui les isolent dans des cieux illusoires et vides, se multiplient.

   Hiver. La pancarte tombe sur l’écran comme un couperet. L’image, de nouveau nette, est d’une blancheur crue et coupante. Constamment la caméra bascule, vacille, ne retient plus les personnages que leurs forces abandonnent, que leurs rêves trahissent. Inexorablement la musique s’accélère, attaque les dernières notes du requiem de quatre personnages – filmés par une caméra maintenant à la verticale – qui ont trop rêvé dans un monde qui accorde peu de poids aux états d’âmes. Et les scènes se referment successivement par des fondus au noir qui marquent tous la fin d’une illusion et la vie qui se fige.

   [Printemps]. Le printemps de la résurrection ne viendra pas.

   Un œil grand ouvert c’est poignant, cela supplie, il s’y reflète un rêve en train d’expirer quand, en une fraction de seconde, la pupille se dilate.


Olivier Varlet


Requiem for a dream. (américain) réal : Darren Aronofsky ; sc : Darren Aronofsky, Hubert Selby Jr, d’après Retour à Brooklyn de Hubert Selby Jr ; ph : Matthew Libatique ; mu : Clint Mansell ; mont : Jay Rabinowitz ; int : Ellen Burstyn, Jared Leto, Jennifer Connelly ; Marlon Wayans. 2000 (110 min).