Critique

publiée dans Jeune Cinéma (1999)


Sleepy Hollow

La légende du cavalier sans tête



   Dans les films de Tim Burton, les personnages sont toujours partagés entre deux mondes. Ichabod Crane (Johnny Depp) n’y fait pas exception. Lui, le rationaliste, est envoyé par un inspecteur divisionnaire, qui le trouve trop rigoureux, à Sleepy Hollow, une petite ville ou sévit un cavalier sans tête, pour un voyage initiatique dont il risque bien de revenir différent.

   Tout de suite c’est une lutte qui commence entre la raison et l’irrationnel. Et ce n’est pas une coïncidence si Burton place l’action en 1799, dans une Nouvelle-Angleterre partagée entre légende et progrès, entre ville et campagne. C’est un monde qui nait encore, sans trop savoir comment, créant son histoire de manière rétroactive en peuplant son futur de fantôme que son passé n’a pas eu le temps de créer. Et Crane porte en lui tous les stigmates de cet affrontement. Car si pour exorciser un passé trouble il s’est lancé dans la médecine, il n’en tourne pas moins de l’œil à la vue du sang ; et s’il quitte la ville pour cette campagne lointaine, il y abandonne ses repères au risque de perdre de vu l’essentiel. Il n’est pas extérieur à ce monde où les rêves refoulés se révèlent enfin ; mais il ne le voit pas, comme il ne voit pas les êtres vivants qui l’entourent, habitué qu’il est de disséquer les morts.

   Ce sont peut-être aussi les certitudes qu’exorcise Burton dans son film. Il ne veut pas que les choses soient trop nettes. Son image, si elle est travaillée avec pureté au centre pour mieux capturer les personnages, laisse les contours flous, comme pour effacer une ligne d’horizon figée et insolente. D’autre part, en faisant de Crane un être efféminé (sans qu’il y ait en cela de connotation sexuelle), il le met à l’intersection de deux univers antagonistes ; comme pour mieux critiquer cette vision sexiste du monde qui voulue pendant longtemps que les femmes symbolisent l’irrationnel, alors que les hommes eux portaient la connaissance.

   C’est certainement pour cela qu’aux héros, Burton préfère mettre en scène des antihéros ; comme Barman, le justicier mu par vengeance, ou Ed Wood le cinéphage passionné devenant le plus mauvais réalisateur de tous les temps,... . Sans doute parce que ces être contrastés lui permettent d’explorer la vraie nature humaine, celle qui ne se laisse pas enfermer dans les stéréotypes, mais qui trouve sa force vive dans ses contradictions. Leurs contradictions venant souvent du fait que les personnages de Burton se construisent dans la négation, contre la réalité qui les entourent.

    Mais si le film résonne souvent à cette idée, il est parfois difficile à suivre, car il faudrait sans doute le voir avec un livre de psychanalyse à la main. Ce cavalier sans tête qui surgit d’une caverne dans un enfantement aussi pénible qu’inéluctable porte certainement les angoisses d’un Burton qui préfère un monde où l’imaginaire est la loi – l’existence du cavalier est une évidence – qu’un monde dont il serait bannit. Aussi délaisse-t-il une enquête qui ne conclue rien, puisqu’on ne peut pas condamner ses démons intérieurs, pour regarder comment les personnages vont accepter leurs destins. Le tout dans une démarche circulaire où causes et effets n’ont pas peur de s’interchanger, au risque de nous perdre dans les brumes mystiques, et tout aussi insondables que le fond de l’âme humaine, qui baignent et continuerons de baigner un Sleepy Hollow dont on ne peut jamais vraiment s’échapper, car il fait partit de nous.


Olivier Varlet