Critique

Jeune Cinema (2000)


A la verticale de l’été



   Le cinéma de Tran Anh Hung (l’odeur de la papaye verte, Cyclo) est celui de la matière et des sens. Sa caméra effleure les surfaces ; elle en éprouve les rugosités, explore les interstices. Par un grain particulier, l’image, loin d’aplatir, recrée les volumes pour redimensionner l’espace aux proportions d’un objet qui en devient le nouveau centre de gravité. L’harmonie entre l’objet et la nature est l’élément clé de la sensualité qui se dégage du film. Qu’il se fonde avec l’arrière plan, ou qu’il s’en détache vivement, il faut qu’il résonne, qu’il prenne corps dans le monde ; c’est de ce contact que naissent les sensations de bien être. Pour découvrir l’essence des choses, Tran Anh Hung arrange les couleurs, comme un compositeur enchaîne les notes, afin d’obtenir une mélodie qui s’égraine au fil des scènes et fait des ponts entre les plans. Et les images ainsi créées jouent sur les correspondances. D’un œuf au ventre d’une femme qui ne tardera pas à avoir les mêmes lignes, l’image nous dit que l’homme fait partie de cette nature, et qu’il doit, lui aussi, trouver la place où il sera en harmonie avec ce qui l’entoure s’il veut parvenir à un équilibre.

   L’histoire suit l’alanguissement de trois sœurs au cœur d’un été fait de passions contrariées. Pour la plus jeune, c’est la découverte du désir. Et, comme elle n’ose pas encore vraiment en explorer les conséquences, elle s’entraîne, avec une chaste innocence enfantine, sur son frère. Feignant le froid de la nuit, elle se glisse dans son lit. Pour elle, il s’agit de tester, sans risque, le jeu de la séduction auquel son âge la prépare. La cadette et l’aînée sont mariées, mais ne trouvent pas l’équilibre dans leur couple. Entre celle qui voudrait encore y croire et celle qui n’y croit plus vraiment s’instaure un jeu de miroir où les attentes et les désillusions s’entrecroisent. Il n’y a rien d’étonnant d’ailleurs à ce que les personnages soient en repli provisoire. La chaleur moite de cet été, que met en scène Tran Anh Hung, est une parabole de la gestation, comme un ventre recréé, où ces trois femmes représentent la maternité. De plus, chacune symbolise une étape dans la vision de la femme/mère d’une société traditionnelle.

   Ce qui fait la singularité du cinéma asiatique, et tout particulièrement de A la verticale de l’été, c’est une conception et un traitement cinématographique du temps très différent de ceux des occidentaux. Pour Tran Anh Hung il n’est pas une fatalité, bien au contraire ; il participe à ce bonheur de se sentir être dans le monde. Et, plutôt que de réinventer un temps, celui du récit, le réalisateur préfère juxtaposer des scènes avec le moins d’ellipses possible, pour le rendre intact. C’est cet assemblage de cellules-temps, d’événements préservés de l’effet élastique du cinéma, qui donne au film son aspect méditatif. Cette acceptation du monde, sans tentative de manipulation et de contrôle, est peut-être la sagesse qui permet de goûter à la beauté des choses, semble-t-il nous dire.

   A la verticale de l’été est donc un film où la beauté, presque photographique, de l’image est travaillée à la perfection. Mais, malheureusement, Tran Anh Hung reste à la surface de ce qu’il regarde. Et, par exemple, il sait mieux filmer les objets que ses protagonistes. Le défaut de son film est de créer des personnages statiques. A quoi bon, les placer dans des situations d’instabilité, dans des relations troubles, si ce n’est pas pour les faire évoluer ? Ils ne parviennent pas, par conséquent, à donner du sens au film ; et l’on finit par s’ennuyer, non pas parce qu’il filme avec une conception du temps qui n’est pas la notre, mais parce qu’il ne se passe rien qui nous permette de nous investir, de nous sentir, nous aussi, faire partie de ce monde qu’il voudrait mettre à portée. Un univers qui ne reste, finalement, qu’une magnifique carte postale. On aurait aimé se plonger dans ce monde ; mais voilà, dans A la verticale de l’été, nous sommes sur une croisière de luxe qui n’a pas jugé utile de prévoir les escales. C’est bien dommage.


Olivier Varlet


A la verticale de l’été. réal et sc : Tran Anh Hung ; im. : Mark Lee ; mu. : Ton That Tiet ; mont. : Mario Battistel ; int. : Tran Nu Yen Khe, Nguyen Nhu Quyn, Le Khan, Ngo Quong Hai. 112 min.